A Montreuil, Bessac n’a pas que des camarades

icono-liberationAttaques de ses prédécesseurs, baisse des dotations de l’Etat, accusations de favoritisme et refus de démissionner de la région… le maire communiste peine à maintenir l’unité de sa coalition rouge-rose-verte.

«Si nous voulons que tout reste tel que c’est, il faut que tout change.»Cette phrase tirée du roman sicilien le Guépard résonne étrangement à Montreuil, en Seine-Saint-Denis. Dans la cinquième plus grande ville d’Ile-de-France, un jeune maire communiste à la tête d’une coalition rouge-rose-verte, Patrice Bessac, 36 ans, aspire «à tourner la page» des divisions passées. Avant lui, de 1984 à 2008, un autre communiste en délicatesse avec la place du Colonel-Fabien, Jean-Pierre Brard, avait tenu la ville avec des «méthodes d’un autre temps». Dominique Voynet, ancienne candidate écologiste à la présidentielle, l’avait battu aux municipales de 2008, dans un contexte de divisions profondes à gauche. C’est au milieu de «cette curieuse partie d’échecs», comme le dit Voynet, que Patrice Bessac, agenais, expert en communication et fin connaisseur des arcanes du Parti communiste, s’est vu parachuté à Montreuil sous la bannière du Front de gauche.

 

Face à lui, en mars 2014, Jean-Pierre Brard, alors âgé de 66 ans, a tenté un étonnant come-back. Divisés, les socialistes ont présenté deux candidatures, et les verts locaux se sont trouvés orphelins de Voynet, qui n’a pas souhaité repartir au combat. Cinq-cents voix, ce sera l’avance au second tour de Bessac sur Brard. Cinq-cents voix qui devaient être promesse de renouveau, d’«apaisement», dit le maire, dans une commune de plus de 100 000 habitants où la gauche n’a d’autre adversaire qu’elle-même.

«Père de famille».Huit mois après sa victoire, Patrice Bessac affirme qu’il «est un maire heureux». Et ce malgré les salves de critiques qui lui sont adressées. Ses prédécesseurs sur le fauteuil municipal n’en manquent pas une. Un an et demi avant son élection à la tête de la ville, Bessac était le directeur de campagne de Jean-Pierre Brard aux législatives. Battu en juin 2012 par le socialiste Razzy Hammadi, Brard s’estime depuis «trahi» par son ancien camarade. D’après lui, l’actuel maire «n’a pas de vision, n’est pas en fusion avec la ville». Dominique Voynet entonne la même rengaine :«Il a peut-être une gestion de bon père de famille, mais n’a aucune vision globale, il ne pense pas la ville.» Pour un important élu socialiste, c’est simple, «il ne fait rien de rien». Critiques d’envieux ?

Jean-Pierre Brard a même porté plainte, réclamant l’annulation de l’élection de Patrice Bessac. Il l’accuse «d’avoir triché» : l’actuel maire aurait volontairement omis d’indiquer la nationalité roumaine d’une candidate de sa liste sur certains bulletins du second tour. Pour Bessac,«il n’y a pas eu d’irrégularités». En octobre, le tribunal administratif lui a d’ailleurs donné raison, rejetant le recours de Brard. Revanchard, ce dernier a décidé de porter l’affaire devant le Conseil d’Etat.

Le maire de Montreuil avait promis de revenir sur les pratiques du passé, d’instaurer une «éthique» que les précédents élus auraient ignorée. S’il était élu, Patrice Bessac s’était engagé à ne pas cumuler son office de maire avec celui de conseiller régional, qu’il occupe depuis 2010, et encore aujourd’hui. Il justifie ce cumul par l’attitude de celui qui aurait dû lui succéder à la région, Nicolas Voisin. Le maire l’accuse d’avoir«publié des SMS pour [le] faire plier». En effet, fin juin, Nicolas Voisin a rendu public un échange de textos avec Bessac l’enjoignant à respecter sa promesse de campagne. Inflexible, le maire affirme qu’il «ira jusqu’au bout de son mandat à la région», ajoutant: «Je suis gentil, aimable, mais pas faible.»

Comme tous les autres maires du pays, celui de Montreuil doit faire face à d’importantes restrictions budgétaires. D’ici à 2017, le gouvernement a annoncé une baisse de dotations aux collectivités locales de 11,2 milliards d’euros. Patrice Bessac estime que sa commune sera touchée à hauteur de 12,5 millions. «Nous ne serons pas le bras d’une politique d’austérité», espère-t-il, n’acceptant pas que «les communes fassent l’effort le plus important alors que leur argent est le plus utile à la vie quotidienne». Parce qu’il se refuse à augmenter les impôts locaux, Bessac sait qu’«il faudra regarder chaque euro de dépense de fonctionnement»pour sauver certains investissements, principalement destinés aux écoles, dans cette ville qu’il qualifie de «baby-boom», attractive, où plus de 40% de la population a moins de 30 ans.

Mettre en place la réforme des rythmes scolaires ( 2,6 millions d’euros de dépenses supplémentaires avec seulement 500 000 euros d’aide de l’Etat) n’a pas été chose aisée. Dans le cadre du Grand Paris, le maire se bat, face aux coupes budgétaires, pour prolonger les lignes 1 et 11 du métro jusqu’à sa commune, mais aussi le tramway T1, dont la mise en service à Montreuil est espérée pour 2019. Mais, en ces temps de rigueur, certaines de ses décisions passent particulièrement mal. Notamment l’augmentation du nombre de directeurs généraux adjoints (DGA), passés de quatre sous Dominique Voynet à sept depuis son élection. Au point que le maire lui-même n’arrive pas à faire la liste de ses propres DGA.

«censure».Les critiques sont d’autant plus nombreuses que les récentes recrues sont pour la plupart de vieux apparatchiks du PCF départemental. Pour Jean-Pierre Brard, pourtant expert en imbroglios communistes, Bessac a«recyclé les eaux usagées du stalinisme» et, d’après Razzy Hammadi,«toute sa ligne de DGA est composée de ses potes du PCF qui sont des losers dans leurs villes». Entre Saint-Ouen, Bobigny et Bagnolet, Patrice Bessac a fait son marché. Le maire a beau se défendre avec vigueur, affirmant qu’il n’«est pas encore tout à fait interdit d’avoir travaillé dans une municipalité de l’union de la gauche pour œuvrer à Montreuil», que «la compétence a compté autant que la confiance», il peine à convaincre. D’autant que ses recrues ne viennent pas seulement du landerneau politique.

A l’étage du maire, c’est le directeur de la rédaction de l’Humanité Dimanche, André Ciccodicola, qui a désormais un bureau. Confirmée par le maire, cette information semble pourtant inconnue de certains des adjoints de Patrice Bessac. Présent pour participer «à un audit sur la direction de la communication», le journaliste aurait un droit de regard sur la publication du bimensuel local Tous Montreuil. D’après Dominique Voynet, il y «ferait régner la censure». Pour l’opposante socialiste dissidente Mouna Viprey, on serait carrément «revenu à la Pravda».

«Déni de démocratie».Reste que Patrice Bessac n’a pas le monopole des combines montreuilloises. Au conseil municipal, alors que l’édile interrompt Mouna Viprey après que celle-ci a dépassé le temps de parole réglementaire, un homme se lève, criant au «déni de démocratie» avant de claquer la porte dans un geste théâtral. Trente minutes plus tard, le voilà qui revient dans la salle du conseil, bras dessus bras dessous avec Viprey, tout sourire, fier de son «coup».

A Montreuil, les divisions de la gauche sont loin d’être apaisées, Bessac le sait : «une majorité à plusieurs couleurs n’est jamais chose facile». Les élus EE-LV, alliés au maire, sont dubitatifs. Le 31 octobre, un communiqué de presse du PCF de Montreuil mettait clairement la pression sur les Verts en vue des prochaines élections départementales de mars, regrettant «une conception du rassemblement à géométrie variable» de la part des écologistes. Si le premier adjoint, Ibrahim Dufriche, rattaché à EE-LV, considère que l’alliance avec Bessac est«encore un bon choix», d’autres élus écologistes se plaignent, critiquant un maire «qui veut s’occuper de tout» et «passe par-dessus les élus»,rappelant que, sans eux, la majorité du maire Front de gauche ne tiendrait qu’à un fil. La hache de la guerre des gauches n’est pas enterrée, et «l’apaisement» promis par le jeune maire de la ville est loin de s’être imposé.

Patrice Bessac n’a presque rien changé du bureau qu’occupait avant lui Dominique Voynet. Une singularité attire tout de même l’attention. Il s’agit d’un magnifique sabre tamasheq à deux lames, cadeau du président du Mali au maire de Montreuil. Patrice Bessac précise qu’il est d’usage «défensif».

LIBERATION | Par Amos Reichman

 

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